L’islam s’appropiant du désir cosmopolitique (II): le “centre divin”

Bismillah le rahman et rahim

a)[…] décrivant les “modérés” avec scepticisme d’une part — tout le monde se déclarant “modéré” n’étant pas nécessairement progressiste et moderniste…

(Frank Ejby Poulsen, commentaire du post précédent)

La modération est ambigüe, et j’ai moi-même quelques problèmes avec ce terme; si l’on entend par modéré quelqu’un ayant le sang froid d’écouter l’autre, alors on parle de “çabr” patience-résistance, une des meilleures vertus d’un musulman; par contre, si par modéré l’on veut porter l’idée de prudence molle, de passivité, ou d’apathie, alors  modéré devient une position médiocre, naturellement méprisable: cible parfaite des islamistes, des réformistes impatients et des critiques externes, en principe occidentales: “Que font-ils pour arrêter cette barbarie?”. Proverbe arabe: “La meilleure part est son milieu”, ou “le centre est la meilleure part”. Mais oh combien d’invocations à l’effort, dans le Coran, la Sunna et la tradition littéraire de l’âge d’or classique! Or nous parlons du présent, et des modérés dans les sociétés islamiques. Et bien, sans peur, je peux affirmer qu’ils constituent la majorité des sociétés de l’Afrique du Nord, du Proche-Orient, des pays de la Péninsule Arabique, du Sud-Est Asiatique. Problèmes: là où les structures sociales sont régies par des lois paraétatiques, le cas du Yemen, d’une moitié du Pakistan, de l’Afghanistan, le principe de modération existe toujours mais par rapport à des référents patriarchaux prémodernes. Toujours en revenant sur l’idée d’un manque de rigueur au moment de parler des modérés qui n’auraient pas de patte blanche, il y a encore des remarques à faire, et commençons par une vieille blague: “Allah est modérément grand”. Il y a deux plans qui se superposent mais qui se substituent subrepticement l’un à l’autre: Modéré vs. Fondamentaliste, Moderniste vs. Conservateur. Patrick Haenni, islamologue suisse, publie en 2005 L’islam de marché (éd. Seuil/République des idées), et écrit en p. 103, dans sa conclusion titrée “L’axe de la vertu”, une bonne synthèse -après le paradoxe de l’islam américanisé en pleine guerre d’Iraq- de la dernière polarisation mentionnée plus haut:

“[…] Car au moment où [l’Amérique] ne cesse de se singulariser vis-à-vis du vieux continent, côté Sud, les nouveaux agents de l’islamisaton sont de moins en moins islamistes et toujours plus américains, communiant dans l’appel à une modernité enfin affranchie de sa matrice philosophique française, laïque et étatiste.”

Or ce qui était un constat pertinent en 2005 devient caduque aujourd’hui même quand la prochaine victoire d’Obama consacre l’émergeance d’un premier président cosmopolitique. Est-ce que l'”Axe de la vertu”, -pour reprendre le terme en l’enrichissant: neocons américains, teocons du Vatican et post-islamistes conservateurs-, s’est dissous, a-t-il cessé de marquer le rhytme du monde? J’en doute fort, mais il n’est pas moins vrai que partout journalistes, intellectuels et simples démocrates voient le vent tourner en leur faveur: ils étaient contre la guerre en Iraq et après des années de dèche, voilà que le président américain va retirer à long terme les troupes et que l’on revient sur l’idée d’institutions internationales fortes pour une plus grande justice et régulation des marchés. Modernistes vs. Conservateurs, score 1-2 à la mi-temps… En revanche, au sein des dialectiques internes de l’islam (et l’on revient dans un cadre d’autorité parapolitique non cosmopolitique) on aura tort de se plaindre de ne pas voir des modérés (alors qu’ils sont modernistes), parce que précisement il se produit une rupture si radicale entre les uns et les autres qu’il n’y a pratiquement plus de référents communs. C’est tout le fossé entre le double référent islamique quand nous parlons de féminisme islamique et de terrorisme islamiste, si l’on ne dit pas simplement terrorisme islamique, comme c’est encore le cas souvent dans les médias, occidentaux cette fois, et c’est un tout autre problème, avec une raison d’être plus interoccidentale que basée sur la dialectique occident-islam.

Et Allah en sait plus.

(à suivre…)

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4 comentarios

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4 Respuestas a “L’islam s’appropiant du désir cosmopolitique (II): le “centre divin”

  1. Frank Ejby Poulsen

    Merci pour ton post Abdullah. Je pense à Magdi Khalil — analyste politique, chercheur et auteur — dont j’ai lu un article dans le Courrier International n. 847 du 1er février 2007, un numéro spécial sur “l’Islam et l’Occident” ; article probablement traduit de Watani International ou Al-Sharq al-Awsat, dont il est respectivement éditeur exécutif, et éditorialiste.

    Il y distinguait trois sortes de “réformistes” dans l’Islam. Tout d’abord, les “séducteurs” qui essaient de donner à l’Islam un nouveau look, mais sont en fait des intégristes qui cherchent à rendre les textes plus acceptables — il donne l’exemple de Tariq Ramadan. Ensuite, les “modernistes”, qui soumettent les textes à la science et les interprètent selon l’esprit et non pas à la lettre s’ils sont en contradiction avec l’histoire ou la science ; ils séparent également la religion du gouvernement — il donne l’exemple d’Averroès, Ali Abdel Razek, Taha Hussein. Enfin, les “radicaux laïcs” qui considèrent toute réforme de l’Islam comme impossible — par exemple l’Egyptien Galal Amin: “réformer l’Islam signifie la fin de l’Islam.

    Selon Khalil, un vrai “modéré” c’est quelqu’un qui : premièrement ne pense pas que le jihad implique violence, que ce soit de manière défensive ou offensive, et la condamne de façon non-équivoque ; deuxièmement interprète le dogme d’une manière compatible avec les valeurs humaines, et interprète tout texte de cette manière ; troisièmement, ne croit pas que l’Islam est “religion et gouvernement” ; et quatrièmement considère les extrémistes islamique comme responsable du terrorisme international.

  2. Cher Frank,

    Je voulais continuer à répondre, mais je passe d’une chose à une autre et il faut s’y mettre avec toute la tête. Je me permets tout de même de répondre un peu à ton dernier commentaire ci-dessus.
    L’article de Magdi Khalil semble intéressant, et un peu réducteur tout de même. Je ne vais pas me mettre à défendre Tariq Ramadan, mais ce n’est pas juste de reprendre la “vague” accusation de double discours, de séduction, etc. Les choses que je peux lui reprocher sont écrites et publiées de sa main et avec son accord: positions conservatrices sur les droits et la non-discrimination des homosexuels, essentiellement.
    Averroës est un univers à lui tout seul, et le cataloguer de moderniste n’est pas évident. Taha Hussein se place en dessus du débat: il dialoguait avec les auteurs grecs, aveugle, mais voyant.
    (J’avoue ne pas me souvenir d’Ali Abdel Razek).
    Quand au défaitisme implicite dans l’idée de l’impossibilité de réformer l’islam, il faut d’abord avoir l’envie de le faire, et savoir pourquoi, et qu’est-ce que l’on entend par réformer l’islam. Vieille question: Réformer l’islam ou cheminer avec l’islam vers le progrès?

    Quant aux conditions de modéré de Khalil, ce serait mesquin de trop les discuter (chipoter); elles sont valables, et je suis convaincu qu’elles sont partagées par la majorité des musulmans. À ce propos, John L. Esposito, chercheur américain et professeur à Georgetown, publie cette année un travail avec Dalia Mogahed qui s’intitule “Who speaks for islam? What a billion Muslims Really Think”, titre qui bien sûr peut se prêter à une certaine suffissance, mias qui s’appui sur un travail jusqu’ici inédit de grandes études sociologiques et démoscopiques (sondages, enquêtes d’opinion)sur 1,3 millions de musulmans, et c’est la “compatibilité” avec les valeurs humaines qui semble être la position très majoritaire. Je n’ai pas lu le livre, mais je peux te mettre sur la piste d’une vidéo intéressante de Dalia Mogahed et Irshad Manji, reproduite et un peu discutée chez Muslimah Media Watch.

    Merci beaucoup pour ton intervention, énergique et bien déterminée à polémiser. À bientôt.

    Avec la paix

  3. Frank Ejby Poulsen

    Cher Abdullah,

    C’est moi qui te remercie de prendre de ton temps pour répondre à mes questions et commenter mes commentaires. C’est très intéressant ce que tu dis ; en effet, je ne connais pas ces auteurs et mettre un homme et sa pensée dans une case déterministe, tel un bac à CD de la FNAC, est toujours réducteur.

    Il me semble donc dans ce que tu dis, que la “valeur humaine” soit une possible source de communauté extra-musulmane. Je me demande s’il s’agit du même discours humaniste que celui qui émana d’Europe cependant.

    Hé, tu sais quoi ? On devrait faire plus fort que BHL et Houellebecq et publier nos posts et commentaires sous forme de livre ! Evidemment nous ne sommes ni ennemis, ni ne bénéficions de la même machinerie médiatique.

    J’aime bien cette expression “avec la paix” : paix, pace, pacem, absence de trouble en soi, calme, quiétude morale, point de guerre, pax, silence.

  4. Frank Ejby Poulsen

    … et parlant de bac CD de la FNAC, je viens de regarder la vidéo du débat. Très intéressant. Choukran. Merci de m’avoir fait connaître ce débat et ce site. Je découvre qu’il y a un monde entre les “passionnés de modération” et les “radicaux du réformisme libéral”. Je note qu’ils partagent au moins en commun une volonté d’activisme contre les malintentionnés qui utilisent la religion pour justifier des actes de violence.

    Je suis partagé. Je pense que Dalia Mogahed était plus convaincante dans l’exposition de ses recherches sur l’état de l’opinion du monde musulman, et les critiques d’Irshad Manji assez faibles et parfois de mauvaise foi. Cependant, les solutions que proposent Irshad Manji me semblent plus concrètes et convaincantes, dans le sens d’un changement progressif que celles de Dalia Mogahed.

    Je reste à l’écoute de tes réflexions, surtout concernant une vue cosmopolite, la vision de l’humanité, dans la pensée islamique.

    Avec la paix

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